Examen francés 2007

L’Occident ? Un monde clos sur lui-même
Jean-Claude Guillebaud*

Partout, de Pékin à Hanoi, Mexico ou Lagos, l’abondance, la liberté individuelle, la musique, la télévision et la consommation effrénée suscitent une attirance et une volonté d’imitation. Le capitalisme séduit, la modernité éblouit et provoque la convoitise. Pourquoi le nier ? Pourquoi s’en plaindre ?

Dans le même temps, cependant, des refus se manifestent. Souvent par la violence ou le terrorisme et, dans le meilleur des cas, par un retour confus vers la tradition ou la religion réinventée dans sa forme la plus archaïque. Ce qui est dénoncé alors, ce ne sont pas seulement les insuffisances du modèle culturel et social que nous incarnons – inégalités, dureté sociale, atomisation individuelle, capacité destructrice -, c’est aussi un «impérialisme» d’un type nouveau, fondé sur une étrange sûreté de soi. Comme si l’Occident se trouvait en quelque sorte prisonnier de sa propre victoire.
Il est vrai qu’ajoutée en quelque sorte à la démocratie, une arrogance têtue a surgi tout armée de l’effondrement inattendu du communisme en 1989. Le libéralisme victorieux, en bonne conscience, s’est senti à nouveau dépositaire du destin planétaire, comptable et artisan de l’émancipation universelle, avant-garde assermentée du mondialisme en marche.
Campé face aux replis culturels de l’Arabie ou de l’Asie mineure, dressé contre les frilosités nationales de l’Est ou les rémanences du fanatisme religieux, l’Occident se comporte depuis lors comme s’il refoulait désormais son propre désarroi, ignorait le vide dont il se sait – aussi et malgré tout – porteur.
La modernité occidentale tend à diaboliser ce qui la conteste, à négliger ce qui la questionne, à combattre ce qui lui résiste. Comme si, toute critique oubliée, toute déréliction conjurée, elle retrouvait face à l’autre la certitude qui lui fait défaut face à elle-même. Le philosophe Cornelius Castoriadis, disparu en 1997, n’avait pas tort de poser la question en ces termes : pourquoi nos société riches et libres sont-elles devenues incapables d’exercer durablement une influence émancipatrice sur le reste du monde ? Pourquoi la modernité dont nous sommes les messagers se trouve-t-elle récusée – ou combattue – un peu partout sur la planète ? Autrement dit, qu’est-ce qui «ne fonctionne décidément plus» ?
Pour répondre à la question, on convoque sans relâche la persistance de l’obscurantisme, la régression intégriste, les complots du terrorisme, le désenchantement du lumpenprolétariat du tiers-monde ou l’imposture des dictatures tropicales. C’est une démarche consolatrice mais très insuffisante elle aussi. Si la crise de l’Occident – son «délabrement», pour reprendre Castoriadis – explique qu’il ne rayonne plus, reste à se demander à quoi tient, en dernière analyse, cette «crise». Comment s’explique cette insuffisance qui vaut à l’Occident d’être perçu comme un repoussoir plutôt qu’un modèle ?
Chacun de nous, en son for intérieur, connaît la réponse. Si l’Occident est en crise, c’est parce ce qu’il a cessé d’exercer sur lui-même la capacité critique qui le constituait. «Notre siècle, s’exclamait jadis Emmanuel Kant, est le siècle propre de la critique à laquelle tout doit se soumettre.» L’Occident, de ce point de vue, a bien rompu avec Kant. Il a fait de sa modernité et de la mondialisation libérale, non plus un questionnement, mais un privilège et une injonction, non plus une précieuse subversion mais une idéologie conquérante. Il tend à se barricader dans le refus de l’autre. Comme s’il se trouvait désormais bétonné, clos sur lui-même, inaccessible à l’interrogation.
Faisant cela, il se «communautarise» à sa manière et devient du même coup infidèle à cela même qui le constitue.

SOURCE : LE MONDE | 16.02.06

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